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Le corps étranger

  • christophealexisbi
  • 29 juil.
  • 6 min de lecture
Un homme assis au sommet d'une tour face à la mer - L'étranger de Camus - Le corps étranger

L’étranger de Camus est une gifle à la bonne conscience autant qu’à l’obsession de l’ordre et du contrôle. L’auteur évoque l’absurde, mais il ne rend pas hommage à l’absurdité. Il ne se fait pas l’apôtre du nihilisme moderne ou de l'indifférence.


Camus ne dit pas que la vie est sans valeur. Il dit qu’elle n’a pas de sens préétabli…


Et si c’était cela le sens ! La possibilité d’un ordre dans le chaos, l’impossible et le possible, le potentiel et la manifestation… Et dans le versant manifesté : la raison, mathématique dans un premier temps, disons la logique qui fait naître un ordre dans le chaos – la raison sans raison originelle, intentionnelle ou particulière … Des sens ou directions, des trajectoires, des attractions et des répulsions… Des expériences dont les plus improbables peuvent aboutir à un équilibre durable et à la création d’atomes et de climats pouvant abriter la vie. Un sens que cette dernière cherche elle-même en s’accomplissant, en s’affairant à se maintenir tel qu’elle est et à se transformer pour s’adapter, avant d’embrasser l’état inverse du vivant : la mort donc, cette inconnue.


Les créatures les plus conscientes de la finitude et des conditions de la fin sont les humains, humains taraudés par le pourquoi et torturés à l’idée de perdre ce précieux « présent » que la faucheuse leur reprend. Humains que la nature a néanmoins dotés d’une mémoire suppléante de celle de la génétique : les souvenirs vivaces, la conservation intacte des énigmes à résoudre entre bonheur et trauma, sans compter le langage et l’écriture qui nous permettent de raviver la présence de ce qui n’est plus ou de retrouver des sens, des pistes ou encore des voix, des cris, des actes, qui sans ces traces auraient été perdus.


L’indifférence est ce qui protège les animaux de l’obsession du pourquoi et de l’obsession du contrôle - et plus précisément de ce pouvoir ambigu que possède l’Homme : pouvoir analyser, mémoriser et tenter de maîtriser ces frontières tenaces entre les « hauts » domaines du sensible, de l’intelligible et du perceptible. Mais comme Camus, les animaux ne semblent pas ressentir que la vie n’a pas de valeur. L’attention, la tendresse et l’attachement relatif pourraient être ce point (et pont) commun à la plupart des créatures.


Chez l’Homme on parle d’amour…


Et l’amour, lorsqu’il n’est pas une passion particulière, fruit d’un trauma ou d’un manque particulier, nous exempte de la question (ou de l’obsession) du pourquoi. Tout comme l’acte d’amour sexuel, lorsqu’il s’accomplit dans la grâce et le bonheur partagé de l’instant présent, nous exempte de l’obsession du contrôle. L’Amour avec un A majuscule donne du sens à l’absurdité de la perte inéluctable de ce qui nous est donné et même chez les animaux, il est un régulateur qui réduit la cruauté. Il limite l’impunité du crime conjugal, du fratricide, du matricide ou du patricide. La peur de perdre ce qui est aimé, la peur de briser le lien, semble une force qui nous soustrait de l’indifférence absolue, une force sans laquelle la prédation et la chaine alimentaire seraient une guerre perpétuelle sans trêve, dans laquelle toute innocence serait dévorée sans vergogne par l’expérience. Et l’expérience elle-même serait un père menacé et sans avenir, une affirmation dominante stagnante par absence de remise en question. Une racine qui ne s’encombrerait pas de transmission et qui serait vouée à être dévorée par les jeunes pousses qui auraient survécu à sa propre voracité.


Ce qui s’est manifesté sans intention particulière, sans but préétabli, sans volonté primordiale, s’est néanmoins (néant/moins) développé par un principe immanent qui relie l’inerte et le vivant, vivant qui est manifestement devenu observateur sensible et intelligent de lui-même et du monde qui l’entoure et le constitue. Autrement dit du résultat de la création dont l’origine rémanente semble un présent passé dont le futur est déterminé par la causalité. Nous pourrions dire une « matrice » cachée qui tend à se révéler et que la créature humaine est la première à approcher de façon intelligible et scripturale, sans pour autant être en mesure de l’atteindre. Ce qui est dans la partie peut comprendre les règles et profiter du jeu, mais n’est pas la partie ! L’Homme a donc un grand pouvoir, qui implique de grandes responsabilités… Qu’il peine à reconnaître, à la façon d’un adolescent dans le déni du mauvais usage qu’il a fait de ses connaissances, de ses pouvoirs. Un adolescent que l’amour propre et le poids de son héritage mal acquis par les siens, pousse à renier l’innocence enfantine qui faisait pourtant toute sa grâce.


De ce point de vue, l’indifférence absolue est comme un zéro qui relie les différences et les extrêmes vers lesquels tendent les valeurs, les signes et les forces opposées, une indifférence absolue que seul l’inerte est en mesure de supporter. Étymologiquement, supporter inclut « sub » qui indique sous et « portare » qui indique porter, transporter, souffrir, endurer. Le pouvoir de ressentir, de distinguer, de préférer (…) est le propre du vivant, à un degré moindre concernant le règne végétal et les êtres cellulaires les plus primaires, et à un degré très élevé concernant cet animal « prodige » qu’est l’humain.


Chez l’Homme l’indifférence absolue est donc un extrême aussi problématique ou maladif que son inverse : l’excès de passion, d’amour, d’attachement (…) et de parti-pris. Pour certains, l’indifférence totale peut être une culture qui mène d’un nihilisme à un autre (un courant - par définition - n’étant pourtant jamais neutre)… Pour d’autres, elle fait suite à une particularité génétique ou à un trauma. Dans certains cas, elle caractérise des formes autistiques qui peuvent s’accompagner d’une grande intelligence et de centres d’intérêts moteurs d’excellence, mais elle engendre néanmoins nombre de problèmes relationnels. Les cas les plus extrêmes concernent les sociopathes qui ne peuvent réfréner la tentation de la violence, du meurtre ou du viol.

Notons que les pulsions criminelles des sociopathes « psychotiques » sont accentuées par l’hypocrisie d’une société de droits et de plaisirs, société dont la violence et la pornographie (refoulées) s’étalent sans limite par écrans interposés. Et admettons que nous devrions donner le sens qu’ils méritent aux appels lancés par de nombreux autistes hyper cohérents, réagissant à une culture de masse irrationnelle dont les foules sont abreuvées de sensibleries à la carte, de galvanisation des partis-pris, d’unité et de cohabitations tacites (…) et de passions débilitantes.


Qu’il soit cohérent ou non, un autiste ou un chantre du nihilisme n’est pas indifférent à tout. Il a des plaisirs, des attachements, des répulsions… Et l’indifférence de ses semblables à son endroit, ainsi que l’amour qu’ils se portent les uns les autres (avec cohérence ou non), le contrarient ou le rendent curieux.


Dans une vision schématique propre à l’abstraction mathématique, géométrique et sémantique, nous pourrions dire que l’Homme est une unité représentative. Le 1 donc. Et de ce point de vue, l’indifférence absolue est un extrémisme infinitésimal et inatteignable, qui le rapproche d’un dangereux zéro (rien), autant que les partis pris et les passions particulières constituent un autre extrémisme qui le rapproche d’un dangereux infini (tout).


Pour faire la part des « choses » entre sérendipité, zemblanité et nihilisme, il est fort intéressant de comparer les pensées d’un Nietzsche et d’un Spinoza, ou de combiner la lecture de L’étranger (de Camus) avec celle de l’arrache cœur (de Boris Vian)… Entre autres réjouissances dont j’imagine la valeur nutritive.


Confessions...

Pour ma part, je me sens comme un autiste indifférent envers les sensibleries hypocrites de mes semblables autant qu’envers leur indifférence concernant les souffrances que leur culture intensive implique.


Comme un autiste, j’ai fui l’école tout en ayant conscience du suicide social que cela imposait - déterminé donc, mais à contre cœur et de raison contrariée - et je n’ai pas eu le plaisir de lire, trop écœuré par les louanges hypocrites que l’on adresse aux « grands Hommes » et trop réfractaire devant l’idée de me faire enseigner les principes d’une roue que chacun peut redémontrer par la grâce du cheminement philosophique et réductionniste, disons sans être un petit Homme qui doit sagement accepter d’être un simple reproducteur naviguant aveuglément dans le sillage des grands phares.


Je n’ai pas pour autant commis l’erreur d’imaginer que les maîtres en philosophie ou les alchimistes du logos étaient à la solde des machiavels du pouvoir, mais j’ai simplement voulu comprendre par moi-même, tel un animal sauvage refusant la domestication et la culture imposée par la folie des grandeurs de l’Homme dit civilisé.


Un autiste donc, un sociopathe néanmoins souffrant de l’abandon et ressentant un Amour et un respect incommensurables envers la vie… Un autiste que l’intolérable a poussé à maîtriser le langage des bourreaux de l’existence, fiers de leurs expériences arbitraires et de leur pouvoir d’influence sur la matière inerte et vivante. C’est donc en vérifiant mes données auprès de grands auteurs et découvreurs, que je me suis vu révéler leurs œuvres sans pour autant les avoir lues. C’est ce qui m’a permis de mesurer le danger d’une culture de masse fondée sur le gap intellectuel entre le producteur et le consommateur. Une bonne leçon et une richesse à offrir aux autres, bien qu’elles soient un sacrifice permanent et un facteur d’isolement, d’abandon et de pauvreté pour tous les Hommes qui n’ont pas eu l’opportunité de se la voir enseigner dans un cursus de réussite imposé par nos modèles sociétaux.


CAB

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